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À la rencontre des sciences médico-légales

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L’entomologie forensique

 Ressources / L’entomologie forensique

L’entomologie forensique : L'utilisation des insectes dans les enquêtes pour homicide

L’entomologie forensique consiste en l’étude des insectes à des fins médicales et juridiques. Les insectes peuvent être utilisés de plusieurs manières afin d’aider à résoudre un crime, mais l’objectif principal de l’entomologie forensique est d’estimer l’intervalle de temps depuis la mort.

Peu de temps après la mort, le corps commence à se décomposer. Ce processus implique la décomposition chimique et physique des tissus par des micro-organismes comme les champignons et les bactéries. En général, il y a 5 étapes de décomposition : cadavre frais, putréfaction, fermentation, dessèchement et état de squelette. La vitesse à laquelle un cadavre passe par chacune de ces étapes dépend d’un certain nombre de facteurs comme le climat, la taille et le poids du corps de même que s’il a été déplacé ou enterré. La présence et l’action des insectes influence aussi le processus de décomposition et chaque étape attire différents types d’organismes. En observant les patterns de décomposition ainsi qu’en recueillant et étudiant les insectes qui se nourrissent sur un cadavre, les enquêteurs peuvent soutirer beaucoup d’informations à propos des circonstances et du moment de la mort d’un individu.

Les mouches sont les insectes les plus couramment associés au cadavre. Elles se déplacent sur de grandes distances et sont capables de découvrir et de coloniser un cadavre très rapidement.  Certaines mouches, comme les mouches calliphoridés, sarcophagidés et domestiques sont attirées par l’environnement semi-liquide d’un cadavre frais. Les autres, comme les mouches du fromage et les mouches de seau, sont plus nombreuses au fur et à mesure que le corps s’assèche. Les mouches calliphoridés sont particulièrement importantes dans les enquêtes médicolégales. Elles arrivent au tout début du processus de décomposition et permettent de fournir l’estimation la plus précise de l’intervalle de temps depuis la mort. Parmi les mouches calliphoridés qu’on retrouve au Canada, il y a les Calliphora vicina, Calliphora vomitoria et les Cynomya cadaverina. D’autres insectes peuvent aussi être trouvés comme les Piophilidae (mouches du fromage), Sphaeroceridae (mouches à merde), et les Phoridae (mouches bossues). Les noms scientifiques sont utilisés parce que les noms employés  dans le langage courant ne sont pas toujours constants.

Les coléoptères, qu'ils soient immatures ou à l'état adulte, peuvent aussi être trouvés sur les cadavres. Ils apparaissent généralement aux étapes plus tardives du processus de décomposition. Les nécrobies, les dermestes du lard et les coléoptères de carcasse dévorent la chair desséchée, la peau et les ligaments en utilisant les parties masticatrices de leur bouche. Parmi ces espèces on retrouve les Silphidae (silphes), Dermestidae (dermestes) et les Staphlynidae (nécrophores). Finalement, la plupart des larves et des mites consomment les cheveux, qui se décomposeront tranquillement.

Estimation de l’intervalle de temps depuis la mort

Il y a deux méthodes pour estimer l’intervalle de temps depuis la mort ou « intervalle post-mortem » : 1) l’analyse des vagues successives d’apparition des insectes et 2) l’examen de l’âge et du développement des asticots.  La succession des insectes est utilisée si la mort de l’individu remonte à un mois ou plus. Le développement des asticots est utilisé lorsque la mort à eu lieu moins d’un mois avant la découverte du corps.

La méthode par analyse de la succession des insectes utilise le fait qu’un corps (humain ou autre) alimente un écosystème se modifiant rapidement lorsqu’il se décompose. Lors de la décomposition, les cadavres sont soumis à des changements physiques, biologiques et chimiques et ces différentes phases attirent des espèces d’insectes différentes.

Les Calliphoridea (mouches vertes et bleues) et les Sarcophagidae (mouche à viande) peuvent se présenter à l’intérieur des 24 heures suivant la mort selon la saison ou en quelques minutes si du sang ou d’autres fluides corporels sont présents. D’autres espèces, comme les Piophilidae (mouches du fromage), ne sont pas intéressées par les cadavres frais, mais sont attirées plus tard vers le corps. Certains insectes ne recherchent pas directement le corps, mais viennent pour se nourrir des autres insectes présents. Plusieurs espèces sont impliquées à chaque étape de la décomposition et il est possible que des groupes d’insectes se croisent. Par sa connaissance de la faune entomologique régionale et des périodes de colonisation, un entomologiste légal peut déterminer une période de temps à l’intérieur de laquelle la mort a eu lieu. Il peut aussi être capable d’établir qu’elle était la saison au moment de la mort (ex : l’été).

L’examen de l’âge et du développement des asticots est utilisé dans les semaines suivant la mort et sa précision est de quelques jours ou moins. Les asticots sont des mouches immatures et les Calliphoridae (mouches vertes et bleues) sont les insectes le plus couramment utilisés. Les calliphoridés sont attirées vers un cadavre très rapidement après la mort et pondent leurs œufs dans les ouvertures naturelles ou dans une plaie, s’il y en a. Les œufs sont pondus en groupe et éclosent, après une certaine période de temps, en un premier stade larvaire. La larve se nourrit du cadavre et mue ensuite en un deuxième et troisième stade larvaire. La taille et le nombre de stigmates (orifices d’aération) détermine le stade. Rendue au troisième stade, la larve cesse de se nourrir et abandonne le cadavre pour se trouver un endroit sûr pour la pupaison. Il s’agit du stade prépupe. La peau de la larve se durcit en une coquille externe, ou cuticule pupale, afin de la protéger pendant qu’elle se métamorphose en un imago. Les pupes fraîchement formées sont de couleur pâle, mais deviennent en quelques heures de plus en plus foncées, jusqu’au brun sombre. Après un certain nombre de jours, une mouche adulte émerge, laissant derrière une cuticule pupale vide comme preuve.

Chaque stade développemental se déroule sur une période de temps connue, en fonction de la température et de la disponibilité de la nourriture. La température est particulièrement importante puisque les insectes sont des êtres à sang-froid - ce qui signifie que leur taux métabolique augmentent (et la durée de développement diminue) lorsque la température s’élève, et vice-versa.

En se penchant sur les plus anciens stades des insectes et à la température de la région, un entomologiste légal peut estimer le jour ou un intervalle de jours à l’intérieur duquel les premiers insectes ont pondus leurs œufs et fournit une estimation du moment de la mort. Cette méthode s’applique jusqu’à ce que le premier imago émerge. Après cela, il est impossible de déterminer quelle génération est présente et l’intervalle de temps depuis la mort doit être estimé à partir de l’analyse de la succession des insectes.

Collecte, conservation et emballage des spécimens

Les enquêtes judiciaires reposent sur les preuves et le matériel recueillis sur les scènes de crime, ce qui doit donc être enregistré et recueilli soigneusement.  Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne les insectes, qui peuvent être difficiles à trouver.  Lorsqu’il s’agit d’une scène de crime comprenant des preuves entomologiques, l’entomologiste légal doit d’abord considérer les alentours.  Si la scène est à l’extérieur, il prend en note le paysage, les plantes et les types de sols de même que le climat. La température est particulièrement importante et si cela est possible, un appareil portable d’enregistrement est laissé sur les lieux pour enregistrer les changements à long terme.  Un échantillon de sol est souvent recueilli puisque les larves peuvent s’être éloignées du corps pour la pupaison.  Si la scène est à l’intérieur, l’enquêteur cherchera les points d’accès par lesquels les insectes auraient pu s’introduire.

Lors de l’analyse du cadavre, l’entomologiste légal recueille quelques échantillons provenant de divers endroits sur du corps.  S’il y a des asticots, quelques-uns sont recueillis, placés dans de l’eau bouillante et conservés dans de l’alcool.  Ceci arrête le développement et permet d’estimer l’âge de l’insecte.  D’autres asticots sont recueillis vivants afin qu’ils se développent jusqu’à l’âge adulte.  À ce stade, il est possible d’identifier les espèces.  Normalement, les œufs ne sont recueillis que s’il n’y a aucun autre stade ultérieur associé avec le cadavre.  Encore une fois, quelques-uns sont ramassés et conservés dans de l’alcool alors que d’autres sont observés jusqu’à leur éclosion.  Les enveloppes pupales vides sont aussi recueillies.  Les mouches adultes ne sont utiles seulement que lorsque leurs ailes sont froissées.  Ceci suggère qu’elles ont récemment éclos et peuvent être associées au cadavre.  Sinon, elles ne sont pas recueillies puisqu’elles peuvent être parvenues récemment sur la scène.

La collecte soignée et précise de preuves entomologiques sur les lieux est essentielle. Idéalement, un entomologiste recueille un éventail des phases de développement des insectes à partir de différentes régions sur le corps et dans les environs (ex : les vêtements ou le sol). Les espèces ou insectes différents recueillis sur des régions différentes, sont conservés séparément.

Les corps attirent deux groupes principaux d’insectes: les mouches (Diptera) et les coléoptères (Coleoptera).

LES MOUCHES sont trouvées sous forme d’œufs, de larves ou asticots, de pupes, de cuticules pupales vides ou d’imago.

LES OEUFS sont minuscules, mais sont généralement regroupés en grappes. Ils sont souvent situés dans une blessure ou une ouverture naturelle, mais peuvent aussi se trouver dans les vêtements, etc. Les œufs sont ramassés avec un pinceau humide ou avec des forceps. La moitié des œufs sont préservés dans de l’alcool et l’autre moitié sont recueillis vivants. Les œufs sont particulièrement importants lorsque les asticots ou les stades ultérieurs de développement des insectes sont absents.  Le moment d'éclosion est vital et les œufs doivent être surveillés fréquemment. 

LES ASTICOTS sont trouvés sur ou tout près des restes et peuvent être en grande quantité. Ces masses génèrent de la chaleur, ce qui augmente la vitesse de développement. L’endroit où est située la masse d’asticots, la température et la taille de chaque masse sont importants. Les asticots les plus gros sont généralement les plus âgés, mais les petits asticots peuvent aussi appartenir à des espèces différentes, c’est pourquoi un éventail de toutes les tailles est recueilli. Puisque les larves du troisième stade larvaire, abandonnent le corps pour la pupaison, le sol autour du corps est soigneusement fouillé. Le sol sous le cadavre est aussi vérifié jusqu’à une profondeur de plusieurs centimètres. La moitié de l’échantillon est conservée vivante et l’autre moitié préservée immédiatement. La préservation permet à l’entomologiste de constater à quel stade les asticots étaient rendus au moment de la collecte. Les spécimens préservés peuvent aussi être utilisés comme preuves en cour.

LES PUPES ET LES CUTICULES PUPALES VIDES sont très importantes, mais faciles à manquer. Les pupes sont brun foncé, de forme ovale, et leur taille varie entre 2 et 20 mm. Les cuticules pupales vides sont similaires aux pupes, mais une de leurs extrémités est ouverte là où la mouche adulte est sortie.  Les pupes aiment les zones sèches et sûres, éloignées des sources de nourritures humides.  Les poches, les coutures et les revers des vêtements sont des cachettes courantes. Si les restes sont trouvés à l’intérieur, les pupes peuvent être sous des vêtements, des tapis ou des meubles. Les pupes ne sont pas préservées. Elles ne croîtront plus et les espèces et âges exacts ne peuvent être déterminés tant que l’imago n’a pas émergé.

LES MOUCHES VERTES ET BLEUES ADULTES ne sont pas aussi importantes que les œufs, les asticots ou les pupes. Elles ne sont utilisées que pour déterminer les espèces d’insectes. Cependant, si une mouche adulte possède des ailes froissées, il est possible qu’elle vienne tout juste d’émerger et peut être associées directement avec le corps. Celles-ci sont recueillies et conservées séparément. Les mouches plus petites que les mouches à viande sont importantes à toutes les phases puisqu’elles sont utilisées lors de l’analyse de la succession des insectes sur le cadavre.

LES COLÉOPTÈRES (Coleoptera) sont trouvés à l’état d’adultes, de larves, de pupes et de moulages de peaux.  Toutes les phases de développement des coléoptères sont importantes. Ils se déplacent rapidement et sont souvent trouvés sous le corps, ou bien à l’intérieur ou sous les vêtements. Ils doivent être recueillis et conservés dans de l’alcool.

D’AUTRES TYPES D’INFORMATION sont importants. Au niveau du terrain, ceci inclut:

1. l’habitat (bois, plage, une maison)
2. le terrain (ombragé ou exposé)
3. la végétation (arbres, gazon, buisson, arbustes)
4. le type de sol (rocailleux, sablonneux, boueux)
5. les conditions climatiques lors de la collecte (ensoleillé, nuageux)
6. la température et l’humidité
7. l’élévation et les coordonnées géographiques des lieux
8. des détails inusités (comme si le corps était immergé)

Quant au cadavre, il peut être utile de connaitre:

1. la présence, les mesures et le type de vêtements sur le corps
2. si le corps a été couvert ou enterré (et avec quoi)
3. si la cause de la mort est évidente
4. s’il y a des blessures sur le corps ou des fluides corporels (sang, etc) sur les lieux
5. si la consommation de drogues ou médicaments est impliquée (les drogues ou médicaments peuvent affecter les taux de décomposition)
6. la position du corps
7. dans quelle direction il fait face
8. l’état de décomposition
9. si d’autres charognes pouvant aussi attirer des insectes ont été trouvées sur les lieux
10. si le corps a été déplacé ou perturbé

L’ANALYSE:

Au laboratoire, les entomologistes mesurent et examinent les spécimens immatures, les placent dans un bocal avec de la sciure et de la nourriture. Les insectes sont vérifiés fréquemment et lorsqu’ils entre en phase de pupaison, ils sont retirés. La date de pupaison et d’émergence est notée pour chaque spécimen. Lorsque les adultes émergent, ils sont tués et entreposés. Ce processus est important puisque les mouches adultes sont beaucoup plus faciles à identifier au niveau de l’espèce que les larves. De plus, les moments de pupaison et d’émergence sont utilisés pour calculer l’âge au moment de la collecte.

Les autres utilités de l’entomologie légale

L’entomologie légale est généralement utilisée pour déterminer l’intervalle de temps depuis la mort.  Cependant, les insectes peuvent fournir d’autres informations importantes concernant le crime ou la victime.  Par exemple, les insectes peuvent fournir des détails à propos de la vie d’une personne avant sa mort.  Si un individu a consommé de la drogue ou des médicaments, ces produits chimiques peuvent être demeurés dans le corps et les tissus après la mort et peuvent être détectés chez les asticots qui se nourrissent du corps.  Puisque le développement est prévisible en fonction de facteurs spécifiques, la consommation de drogues ou de médicaments peut modifier la séquence des cycles de vie d’un insecte.  Par exemple, la cocaïne fait en sorte que les asticots se nourrissant des tissus affectés se développent plus rapidement qu’en temps normal.

Le comportement des insectes peut aussi fournir des indices quant à ce qui s’est passé environ au moment de la mort.  Les mouches ont tendance à pondre leurs premiers œufs dans des endroits humides comme les yeux ou la bouche.  Si des œufs ou des asticots sont trouvés sur de la peau normalement sèche, comme les avant-bras, ceci suggère que la peau a certaines lésions.  Ceci peut s’expliquer par une blessure que l’individu s’est infligé en tombant ou parce qu’il a tenté de se protéger face à une arme.  Dans les deux cas, un important élément de preuve a été découvert.  Finalement, les espèces d’insectes peuvent pointer vers un évènement qui a eu lieu après la mort.  Si le cycle de vie de l’insecte est perturbé, cela peut suggérer que le tueur est retourné sur la scène de crime.  L’entomologiste peut être capable d’estimer la date du décès et la possible date de retour du tueur.  Dans un même ordre d’idée, certains insectes sont trouvés seulement en des endroits précis.  Si une espèce qui vit normalement exclusivement à la campagne se retrouve sur une scène de crime en milieu urbain, cela suggère que le corps a été déplacé après la mort.  Encore une fois, ceci fournit des éléments de preuve essentiels permettant de résoudre un crime.

Limitations de l’entomologie légale

Quoique l’entomologie légale soit un outil puissant pour les enquêteurs, cette science n’est pas infaillible.  Par exemple, l’estimation du moment de la mort dépend d’informations précises concernant la température, mais les tendances météorologiques locales peuvent être variables et les données peuvent provenir de stations assez distantes du lieu du crime.  De plus, l’entomologie légale dépend de l’abondance des insectes. Pour certains climats ou saisons (ex : l’hiver), il y a moins d’insectes et l’utilisation de l’entomologie est limitée.  Puisque cela prend du temps pour élever des insectes, l’entomologie ne peut donner des résultats immédiats. Pour terminer, les traitements (comme la congélation, l’enterrement ou l’enveloppement) qui excluent les insectes, ainsi que les produits chimiques qui peuvent ralentir ou accélérer la croissance, peuvent affecter les estimations des séquences et l’interprétation de la preuve.

L’écriture du rapport

Un rapport est une description formelle d’un évènement ou d’une enquête. Un rapport médico-légal explique tout ce que les enquêteurs ont réalisé, de quelle manière ils l’ont réalisé, et ce qu’ils pensent être les meilleures interprétations possibles. Il est très important car il doit être en mesure d’expliquer les résultats d’une enquête à un juge et potentiellement à un jury, et ces personnes n’ont ni assisté au crime, ni à l’enquête. Il n’existe pas de protocole précis pour la rédaction d’un rapport médico-légal au Canada, mais les scientifiques doivent aborder les points suivants:

  • Le résumé du rapport
  • Le contexte de l’enquête (comment l’auteur s’est retrouvé impliqué dans l’enquête)
  • Les qualifications de l’auteur (ce qui lui permet d’être considéré comme une autorité sur le sujet)
  • Les matériels, méthodes et limites (quel travail a été réalisé, comment et pourquoi, et les problèmes rencontrés pour approfondir l’enquête et/ou l’analyse)
  • Les résultats (ce que les indices impliquent)
  • L’interprétation des résultats (ce que les indices signifient)
  • Les conclusions (un deuxième court résumé du rapport qui rappelle les découvertes et leur importance)
  • La bibliographie (quelle ont été les sources d’information utilisées : littérature professionnelle, interviews, etc.).